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Selon Ibn Khaldûn
:
"L’Histoire
est une noble science. Elle présente beaucoup d’aspects
utiles. Elle se propose d’atteindre un noble but." Disait
Ibn Khaldûn dans son introduction à l’ouvrage "Discours sur
l’Histoire universelle" connu plus sous le nom arabe "Al-Muqaddima".
Pour Ibn Kahldûn, l’Hisoire est une discipline qui doit être
d’un apport positif à l’humanité. Il estime que celles et ceux
qui écrivent l’Histoire doivent être animés d’un esprit
réfléchi tout en disposant de nombreuses sources et de
connaissances très variées, car il faut surtout éviter
l’erreur. Par ailleurs, pour Ibn Kahldûn, l’historien doit
avoir la maîtrise des principes fournis par la tradition,
les fondements de la politique ainsi que la nature même de la
civilisation et les conditions qui régissent la société
humaine.
Ainsi, certains "Historiens" arabes (ou arabisants), selon
Ibn Kahldûn, ont commis bien des erreurs. Dépourvus de toute
réflexion et critique, "ils s’égarent loin de la vérité pour
se trouver perdus dans le désert de légèreté et de l’erreur".
C’est le cas de plusieurs de ces soit-disant historiens
arabes (ou arabisants) qui ont écrit sur l’origine des
Imazighen. Ces écrits sont qualifiés par Ibn Khaldûn de
fables. L’on devine que ces fables ont pour but de faire
venir les Berbères de la péninsule arabique et leur trouver
des ancêtres arabes.
Ibn Khaldûn bat en brèche toutes ces hypothèses sans aucun
fondement.
Il nous a semblé important que ces écrits soient connus par
l’opinion et notamment des Nord-africains, c’est pourquoi
nous avons jugé utile de publier ce passage de l’ouvrage
d’Ibn Khaldûn qui met le doigt sur ces histoires qui
constituent le socle de l’"Histoire" officielle écrite et
vulgarisées par les régimes arabo-musulmans anti-amazighs
qui gouvernent en Afrique du Nord et qui ont pour projets de falsifier l’Histoire de l’Afrique du Nord
et réaliser l’arabisation totale de celle-ci, donc
l’éradication de l’amazighité.
L’ensemble de l’ouvrage est bien entend intéressant ; il
constitue une référence universelle. Et pour la
compréhension de la société arabe, cet ouvrage reste
incontournable.
Extrait de
l’introduction au "Discours sur l’Histoire universelle" d’Ibn Khaldûn
Autre exemple de fables rapportées par les "historiens" :
l’histoire des rois tubba’ du Yémen et d’Arabie. On dit que:
"partis du Yémen, ces rois envahirent la Tunisie et les
Berbères du Maghreb. L’un d’eux, Afrîqus b. Qays b. Sayfî,
contemporain de Moïse ou à peu près, aurait donné son nom à
la Tunisie (Ifrîqiyya [1]).
Il aurait fait un grand massacre de Berbères, et les aurait
appelés ainsi en les entendant parler : "Quel est ce jargon
(barbara) ?" aurait-il demandé. C’est ainsi que les
Berbères ont pris ce nom qu’ils ont gardé jusqu’ici [2].
En quittant le Maghreb, Afrîqus y aurait laissé quelques
tribus himyarites, qui y restèrent, y firent souche, et
donnèrent ainsi naissance aux Sanhâja et aux Kutâma". C’est
ce qui a conduit d'autres "historiens" comme At-Tabarî, Al-Jurjânî [3]
Al-Mas’ûdî, Ibn al-Kalbî et Al-Bayhaqî [4],
à prétendre que les Sanhâja et les Kutâma sont d’origine
sud-arabique. Ce n’est pas l’avis des généalogistes
Amazighs, et ce sont eux qui ont raison. Al-Mas’ûdî raconte
aussi qu’un des successeurs d’Afrîqus, Dhû1-Adh’âr,
contemporain de Salomon, envahit et conquit le Maghreb, et
que son fils et héritier Yâsir en fit autant et poussa
jusqu’à l’infranchissable "Oued de sable" (wâdîarramal [5])
qui le força à faire demi-tour.
On dit encore que le dernier roi tubba’, As’ad Abû-Karib,
contemporain du Persan Yastâsb l’Akhéménide (Kiyyani [6]),
régna, sur Mossoul et l’Azarbayjân. Il aurait fait une
hécatombe de Turcs, contre lesquels il aurait lancé trois
expéditions. Puis il aurait envoyé ses trois fils à la
conquête du Fars, de la Sogdiane et de l’Asie Mineure (Rûm).
Le premier alla jusqu’à Samarkand et entra en Chine (As-Sîn),
où il retrouva son frère qui venait de razzier les Sogdiens.
Ils pillèrent la Chine et rentrèrent avec leur butin. Ils
auraient laissé des contingents himyarites au Tibet (At-Tubbit),
où ils sont toujours. Le troisième frère aurait atteint
Constantinople, il aurait assiégé la ville et soumis les
Byzantins (Rûm), avant de prendre le chemin du
retour.
Or, tous ces récits sont fort éloignés de la vérité. Ce sont
des inventions sans fondement aucun, qui ressemblent plutôt aux
fables des conteurs. L’empire des Tubba’ n’a jamais dépassé
les limites de l’Arabie. Leur capitale était San’â [7],
au Yémen. L’Arabie est entourée par la mer sur trois côtés :
au sud, l’océan Indien, à l’est le golfe Persique qui se
détache de l’océan Indien et s’étend vers Basra, à l’ouest
la mer Rouge qui sort dudit océan et va jusqu’à Suez en
Egypte. On n’a qu’à regarder une carte. Pour aller du Yémen
au Maghreb, il faut passer par Suez, et on compte, au plus,
deux journées de marche (en ce point), pour passer de la mer
Rouge à la Méditerranée. Il est donc invraisemblable qu’un
grand roi, suivi d’une nombreuse armée, ait pu faire ce
voyage, à moins que le pays ne lui appartînt. Ce qui n’est
pas le cas, puisque à cette époque les Amalécites et Canaan
étaient en Syrie, et les Coptes en Egypte. Plus tard, les
Amalécites entrèrent en Egypte, et les Israélites en Syrie.
Pourtant, rien n’indique que les rois tubba’ les aient
jamais combattus ou qu’ils aient jamais occupé ces
territoires. De plus, le Yémen est très éloigné du Maghreb,
et une armée doit être ravitaillée. Des soldats en dehors de
chez eux doivent réquisitionner les grains et les troupeaux
et vivre sur le pays, partout où ils passent.
Et encore ne se procurent-ils, par ce procédé,
qu’insuffisamment de vivres et de fourrage. S’ils voulaient
emporter, de leur propre pays, le ravitaillement qui leur
est nécessaire, ils n’auraient pas assez de bêtes de somme.
Les voilà donc contraints, par la force des choses,
d’occuper et de soumettre les territoires qu’ils traversent,
pour pouvoir s’y approvisionner. De toute façon, il serait
invraisemblable que des troupes étrangères puissent passer
sans difficulté et négocier leur ravitaillement. Les
histoires (sur les expéditions des Tubba’ au Maghreb) sont
donc stupides ou inventées.
On n’a jamais entendu parler, au Maghreb, d’un prétendu
"Oued de sable", et pourtant le Maghreb a été parcouru bien
des fois et ses routes sont bien connues des voyageurs et
des armées qui sont toujours passés partout. Mais on aime
raconter cette histoire à cause de son côté extraordinaire.
Venons-en, maintenant, aux prétendues expéditions des rois
tubba’ en Orient et au pays des Turcs. Certes, les voies
d’accès sont, cette fois, plus vastes. Mais la distance est
plus grande, et les Persans et les Byzantins sont sur le
chemin des Turcs. Or, rien n’indique que les Tubba’ aient
jamais occupé les territoires persans ou byzantins. Ils ont
seulement combattu les Persans aux marches de l’Iraq et des
pays arabes, entre les régions frontières d’Al-Bahrayn et d’Al-Hîra [8].
Ce sont les guerres entre le Tubba’ Dhû1-Adh’âr et le roi
kiyânide Kêqâvus, puis entre le jeune Tubba’ Abû-Karib et le
Kiyânide Yastâsb. Il y en a eu d’autres, ensuite, avec les
dynasties persanes qui succédèrent aux Kiyânides et,
notamment, avec les Sâsânides. Quoi qu’il en soit, il eût
été impossible, pour les Tubba’, de traverser le pays des
Persans en partant à la conquête du pays des Turcs et du
Tibet, en raison des distances et des nécessités du
ravitaillement. Tout ce qu’on raconte là-dessus est sans
valeur, même si la source paraît digne de foi. L’historien
Ibn Ishâq dit bien, à propos de Médine, des Aws et des
Khazraj, que le dernier des rois tubba’ s’est rendu vers
l’Orient, en Iraq et en Perse, mais rien ne confirme, en
fait, une expédition au pays des Turcs et au Tibet. Il ne
faut rien croire de ce genre, mais faire une enquête et
confronter avec les bonnes règles. En définitif, il ne
reste rien du tout de ces affirmations. Car Dieu conduit les
hommes au Vrai.
BIBLIOGRAPHIE
Extrait de "Ibn Khaldûn, Discours sur l’Histoire
universelle (Al Muqqaddima), Actes Sud, Paris, 1997."
pp. 16-19.
Ibn Khaldûn, "Discours sur l’Histoire universelle (Al
Muqqaddima), Actes Sud", Paris, 1997.
Traduit de l’arabe, présenté et annoté par Vincent Monteil.
Lire égalament :
"La
thèse de l’origine proche-orientale des Berbères ne peut
plus être admise"
Marges
[1]
Etymologie fantaisiste. On pense généralement que les
Berbères ont donné son nom à l’Afrique : afri, ou
ifri (pluriel ifran), signifie "grotte, caverne"
- allusion aux troglodytes ?
[2]
Dès l’époque historique, avant les invasions arabes, le
peuplement de l’Afrique du Nord était qualifié de "berbère",
terme sans doute expressif et sûrement importé - du latin
d’abord, de l’arabe ensuite. Etymologiquement, les Berbères
sont des "barbares", c’est-à-dire des étrangers
inintelligibles, dont on ne comprend pas la langue. On est
donc toujours le barbare de quelqu’un. Les Berbères
s’appellent, généralement, eux-mêmes, Imazighen
(sing. amazigh), terme énigmatique, peut-être dérivé
d’une racine indiquant la couleur "rouge".
[3]
Savant cadi du Xe siècle, originaire du Gorgân iranien, à
l’est de la Caspienne.
[4]
Historien du XIIe siècle, l’une des sources d’Ibn Khaidûn, à
travers Ibn Sa’îd (XIIIe s.).
[5]
C’est la "Rivière du Sabbat" des légendes juives. En
Espagne, c’est l’étymologie du Guadarrama.
[6]
Transcription arabe fautive du persan Kiân, qui
désigne l’antique dynastie iranienne chantée par Ferdôsi Çob.
1021), au début de son épopée nationale, le Shâh-Nâme.
[7]
San’â, capitale du Yémen, est située à 2 600 mètres
d’altitude. Elle a près de 160 000 habitants. Ettore Rossi a
étudié son dialecte arabe en 1936-1937.
[8]
Al-Bahrayn était le nom du Nord-Ouest du golfe Persique, y
compris les îles Bahrein actuelles. Al-Hîra était, sur
l’Euphrate, la capitale des Lakhmides, dominés par les
Persans.
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