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vestimentaire. Dans le taxi en
direction de la place Amal où se tient le concert d’ouverture
du festival Timitar, deuxième du nom, le chauffeur écoute du
raï. L'amazighité de la ville ne saute pas aux yeux (ni aux
oreilles) de prime abord. Mais cette première impression est
trompeuse. Le taxi dépasse un panneau Méditel sur lequel, au
milieu de l’arabe et du français, une écriture faite de
symboles accroche l’attention : c’est du tifinagh. Quand la
pub affiche les signes extérieurs d’amazighité, c’est un fait
saillant révélateur. La culture amazighe, confinée bien
souvent dans le milieu familial où ont grandi les jeunes
Gadiris citadins, est enfin visible, après avoir été ignorée,
voire réprimée, par les autorités pendant des années. Au loin,
brille sur la montagne d’Agadir, "Allah, Al watan, al malik",
la place Amal est noire de monde, Ismaël Lô entonne "Africa"
tandis que des drapeaux frappés du signe tifinagh- le Azed
symbole de l’amazighité- ne tardent pas à apparaître dans le
public, exhibés par de jeunes Amazighs fiers de leur racines
et de plus en plus revendicatifs. Dans le parterre des
officiels, Aziz Akhannouch, président de la région
Souss-Massa-Draâ, président du groupe Akwa et fer de lance du
festival Timitar. C’est lui l’homme fort de l’amazighité
économique. à une centaine de mètres de la scène, le stand de
l’Association Marocaine de Recherches et d’échanges Culturels
(AMREC), la matrice dont sont sortis depuis 1967, date de sa
création, la plupart des grands militants amazighs dont
Mohamed Chafik, ancien recteur de l’Ircam. Ayoub, un jeune de
20 ans, assis dans le stand de l’AMREC, vend des livres
d’histoire en amazigh, des contes et des manuels scolaires et
quelques exemplaires "d’Agadir O’flla", revue gadirie
consacrée à la culture amazighe. Ayoub représente la relève du
militantisme amazigh. Il est engagé dans la cause amazighe et
frôle même l’africanisme : "Le pays ne se limite pas à
l’Afrique du Nord, il s’étend de la frontière égyptienne aux
confins du Niger et du Tchad". élevé par ses parents, dans la
fierté de sa culture, il s’en revendique depuis l’adolescence
au travers de la langue, essence première de son identité
culturelle. "Mes parents ne parlaient qu’amazigh à la maison.
C’est ma première langue avant l’entrée à l’école. Je m’y
accroche", explique ce dernier. Il écrit et met en scène des
pièces de théâtre en amazigh à destination des jeunes au sein
de la troupe Taminout. C’est un moyen pour lui de leur
enseigner leur langue maternelle, souvent oubliée ou mal
maîtrisée une fois sortie du cocon familial, quand ces jeunes
sont confrontés à l’omniprésence de l’arabe à l’école, dans la
rue et à la télé. Ahmed a vécu ce que le linguiste Abdellah
Bounfour a appelé, dans son ouvrage, "le nœud de la langue".
Ahmed est le cas typique du clash culturel scolaire vécu par
les jeunes Amazighs. Ce dernier a grandi dans un village près
d'Aït Melloul, élevé par des parents qui ne parlaient pas
l’arabe. Son amazighité, il l’a découverte par défaut en
entrant en primaire :"Je ne comprenais pas pourquoi
l’instituteur appelait la vache bagra alors que j’ai toujours
entendu mes parents dire tafounest pour la désigner". Sur les
marches jouxtant la place Amal, Fayrouz, 16 ans, est assise
avec un groupe d’amis. Elle représente le cas extrême de cette
"acculturation" par l’arabe que regrettent beaucoup de jeunes
rencontrés. Fayrouz est amazighe, porte un prénom on ne peut
plus arabe, arbore des bracelets de métalleuse et ne parle pas
un mot d’amazigh : "Mes parents ne me parlaient qu’arabe à la
maison. En outre, nous n’écoutions que de la musique
orientale". Fayrouz reproche à demi mots à ses géniteurs de ne
pas lui avoir transmis une partie de leur héritage
linguistique. Youssef, un ami de Fayrouz, est dans le même
cas. Ce dernier, désirant parler la langue de ses parents,
s’est inscrit à Aït Melloul à des cours d'amazigh. Son désir
d’apprendre a fait long feu devant une langue qu’il a jugée
trop complexe à maîtriser. Face à ces extrêmes que sont Ayoub,
Fayrouz et Youssef, il existe un ventre mou : des jeunes
Amazighs qui ont appris à jongler avec deux langues depuis
l’enfance à l’image de Mohamed, 20 ans, étudiant en anglais à
la faculté d’Agadir. Accoudé à une grille de sécurité avec
deux amis, à l’écart de la scène, indifférent à Ismaël Lô. Il
est venu assister avec deux amis au concert d’Oudaden, groupe
phare de la scène gadirie, spécialisé dans les chansons
d’amours amazighes. Mohamed, élevé également dans un foyer ne
parlant que l’amazigh, a vécu au quotidien ce décalage entre
l’intérieur, son foyer, et l’extérieur, la rue arabophone :
"La culture de nos parents, on ne la retrouvait nulle part,
sortis de la maison" raconte t-il. Ce grand écart pratiqué au
quotidien a été la source d’un complexe vis-à-vis de sa
culture parentale : "Nous parlions amazigh avec mes amis de
notre sortie du derb jusqu’à notre arrivé sur la côte. Une
fois là-bas, nous nous mettions à parler arabe pour ne pas
nous distinguer des autres". Aujourd’hui, son complexe
linguistique est presque dépassé, il hésite de moins en moins
à parler l’amazigh quel que soit l’endroit où il se
trouve.
Parfum d’enfance Amazigh Rachid, attend patiemment la
prestation de Rouicha. Il se remémore un conte que lui
racontait sa grand-mère : "Les deux héroïnes étaient deux
sœurs, Timchouet ntefalt, à qui il arrivait toujours des
mésaventures. Une était intelligente et s’en sortait toujours,
la deuxième "stupida" finissait toujours mal comme la fois où
les deux sœurs perdues sont recueillies par Taghznt
(équivalent de la ghoula). Taghznt leur propose de boire le
lait de ses mamelles pour les endormir et les dévorer. La plus
intelligente a refusé et s’est sauvée, l’autre s’est faite
avoir". Le thème des 2 jeunes filles ou du frère et de la sœur
sont des thèmes récurrents qui ont aussi bercé l’enfance de
Khadija, aujourd’hui âgée de 28 ans et bien dans sa peau: "Ma
mère me racontait aussi ces contes où les protagonistes
étaient toujours des jeunes filles. C’était une manière de
nous apprendre à préserver notre virginité. Je me souviens
bien de l’histoire de ces trois jeunes filles qui sont à la
maison seules. Leurs parents leur ont interdit d’ouvrir la
porte à qui que ce soit. La plus stupide des trois enfreint
l’interdiction et ouvre la porte au ghoul. Elles se font
toutes dépuceler par ce dernier, sauf la plus maligne qui
arrive à se sauver". Selon Lhoucine Aït Bahsin, anthropologue
chercheur à l’Ircam, "le conte amazigh est un moyen de
socialiser l’enfant, lui apprendre à s’adapter à son milieu
extérieur. L’ogresse, personnage récurrent, représente
l’Autre, au sens philosophique du terme, plein de mauvaises
intentions. Les enfants en âge de comprendre ces contes sont
socialisés de cette manière. Aux plus jeunes, la mère ou la
grand-mère racontent des légendes édifiantes où les héros sont
des animaux. Le personnage que l’on retrouve le plus souvent
dans ces légendes est celui de l’hérisson (Insi). Cet animal
malin se sort de toutes les situations avec intelligence. On y
croise également le personnage du chacal (ouchene), équivalent
du loup dans les expressions populaires arabophones". Ce n’est
que plus tard que Khadija a réellement pris conscience des
messages "subliminaux" contenus dans les histoires que lui
racontait sa mère : "C’est hors de mon contexte familial,
après avoir beaucoup voyagé à l’étranger que j’ai compris le
fond de toutes ces histoires qui m’ont transmis les valeurs de
mes parents. Ce bagage intellectuel m’est très utile
aujourd’hui". à côté de la langue, des contes et légendes, le
fond culturel des jeunes Amazighs est composé pour une très
grande partie de musique. "La musique traditionnelle amazighe
comme les Ahouache est un fond sonore d’origine rural qui a
bercé tous les jeunes Amazighs, même s’ils l’écoutent
aujourd’hui d’une oreille distraite à l’image des jeunes
Casablancais pour la Aïta". explique Brahim El Mazned,
directeur artistique du festival Timitar. Le répertoire des
Ahouaches est ancestral. "Ahouache est basé sur des
improvisations poétiques qui durent 4 à 5 heures. Ces joutes
poétiques entre deux protagonistes sont les plus anciennes
formes d’expression poétiques de l’histoire. Elles ont disparu
partout dans le monde, sauf chez les Amazighs Cette forme de
théâtre populaire aborde tous les problèmes de la société,
qu’ils soient politiques, sociaux ou économiques" explique
Ahmed Assid, chercheur à l’Ircam. "Les Phéniciens, premiers
envahisseurs du pays amazigh parlaient déjà de chants de
femmes dans la montagne 1000 ans avant J.C. On retrouve
également dans les écrits romains, des références à ces chants
montagnards. Pour les Romains, ils revêtaient un aspect
mystérieux, car la montagne était un espace qu’ils n’ont
jamais réussi à conquérir" rajoute Lhoucine Aït Bahsin. Or,
cet héritage a été perverti et des joutes verbales d’Ahouache,
n’a survécu que la forme folklorique condensée, servie par les
médias officiels et les autorités locales, hors contexte
culturel et social. Cette forme-là, les jeunes comme Ahmed,
étudiant en biologie à la faculté d’Agadir, la rejettent.
"C’est ce qu’on appelle les "ahouaches de service" en
référence à l’époque du protectorat où des troupes étaient
invitées à animer des inaugurations officielles" explique
Lhoucine Aït Bahsin. C’est encore valable dans le Maroc
indépendant de 2005. Ahmed est membre du mouvement culturel
amazigh, une mouvance étudiante née à la fin des années 80
avec l’arrivée en masse d’une génération d’Amazighs dans les
universités marocaines. Au sein de la fac, Ahmed organise des
semaines culturelles amazighes avec des activités théâtrales
et musicales. Pas question de programmer du folklore, sa
préférence va aux rwaiss, troubadours amazighs, comme Ahouzar
qu’il écoutait lors de veillées avec ses parents : "Leurs
textes sont poétiques et traitent de problèmes sociaux au
travers de symboles et d’images". Cette culture musicale
transmise à travers les générations, beaucoup comme Younes,
vendeur de fringues à l’étal, ne la retrouvaient pas à la télé
marocaine : "J’étais obligé de veiller tard le soir avec mon
frère pour écouter de la musique amazighe. Notre seule crainte
était que la batterie se décharge avant le moment tant
attendu" raconte-il en souriant. Aujourd’hui, faute de
représentativité amazighe à la télé, Younes ne regarde que
berbere.tv sur la parabole. Amawass, jeune auteur compositeur,
a décidé, quant à lui, de faire fructifier et moderniser
l’héritage amazigh de ses parents. Dans les coulisses de
Timitar, il attend de saluer Rouicha. Il admire le raïs
rifain, mais se soucie aussi beaucoup de transmettre
l’héritage amazigh grâce à de nouveaux rythmes jazzy ou blues
fusionnés au dersst traditionnel. "J’ai commencé au collège
Fayçal Ibn Abdelaziz de ma ville natale (on appréciera le
symbole) en diffusant de la musique amazighe à la radio de
l’école. Devant l’engouement des jeunes, heureux d’entendre la
musique de leurs parents, j’ai décidé de passer au stade
supérieur en faisant moi-même de la musique tout en la rendant
accessible au jeune public davantage intéressé par les rythmes
occidentaux" Amouwass affirme que cette ouverture d’esprit lui
vient de ses parents qui lui ont enseigné l’esprit critique, à
être producteur là où l’école ne lui a appris qu’à être
consommateur. Aujourd’hui, il prépare son premier album, où il
met en musique les poèmes de Ali Sedqi Azaykou, grand poète et
historien amazigh.
Amazighité versus
arabité Abdullah
arbore un maillot de l’équipe de Football de Tizi Ouzou.
Supporter number one de l’emblématique Hassania d’Agadir, il
se fait appeller Azenzar, singulier de Izenzaren, groupe
amazigh auquel il voue un culte. Alors qu’Oudaden monte sur
scène, il sort son drapeau amazigh et s’en couvre. Un Gus lui
demande de le ranger. Azenzar refuse d’obtempérer. Le Gus
cède. Azenzar s’est habitué à ce genre d’interventions
intempestives depuis le temps qu’il soutient l’équipe
nationale : "J’ai sorti le drapeau pendant le match
Maroc-Malawi, on me l’a confisqué. J’ai expliqué au flic que
le roi avait fait un discours sur l’amazighité. Il m’a tout de
même pris mon étendard le temps d’aller vérifier le slogan en
amazigh" rigole t-il. Quelques jeunes du premier rang agitent
de petits drapeaux marocains. L’organisation les a distribués
pour faire pendant aux drapeaux amazighs. Le geste semble
inutile, les Amazighs ne remettent pas en cause leur
marocanité, bien au contraire puisqu’ils sont les premiers
habitants du Maroc. C’est plutôt l’arabité officielle du pays
qui les gêne aux entournures. "Le mouvement culturel amazigh a
été créé dans les facultés à la fin des années 80 par
opposition au panarabisme des autres organisations étudiantes
qui niaient l’amazighité du Maroc" explique Ahmed. Le
nassérisme et toutes les grandes théories unificatrices des
années 60 et 70 ne sont pas non plus la tasse de thé des
jeunes rencontrés. Les contrevérités historiques vont se
nicher même dans le football selon Azenzar: "Sur ART, pendant
les matchs du Maroc, le commentateur parle sans cesse de
l’équipe marocaine et arabe quand il ne retire pas tout
simplement la référence au Maroc. Dans sa bouche, même El
Guerrouj est présenté comme un athlète arabe". Amouwass va
plus loin en vilipendant la cause palestinienne qu’il accepte
de soutenir par "humanisme", mais pas au nom de la oumma
arabiya dans laquelle il ne se reconnaît pas. "Avant de
s’investir dans des causes lointaines qui ne concernent en
rien le Maroc, nous devrions d’abord lutter contre la misère
qui sévit dans le pays". Agadir se développe à tout va, grâce
au tourisme entre autres, mais l’arrière pays soussi est à la
traîne. Et ce n’est pas pour rien que des associations de
développement locales pullulent dans l’arrière pays, comblant
plus ou moins le déficit étatique. Pour Ayoub, "l’amazighité
n’est qu’une clé, il reste la maison à construire en luttant
contre la pauvreté et le chômage qui frappe de plein fouet les
populations amazighes". Le discours politique de ces quelques
jeunes dénote clairement avec les positions officielles du
Maroc. Ils rejettent clairement cette culture arabe politique
qu’ils jugent prédatrice, artificielle, car sans base
historique véritable quand elle s’applique aux pays du
Maghreb. Mais la grande préoccupation politique des jeunes
Amazighs, sensibles à la cause berbère, reste l’inscription de
l’amazighité du pays dans la Constitution. à ce propos,
Abdullah alias Azenzar conclut d’une formule lapidaire : "Nous
ne sommes pas encore inscrits sur la carte grise du
Maroc"... |