<< ACCEUIL >>

<< Retour

 

DEMNAT    AMEZROUY

DEMNAT   L'HISTOIRE

 

 

 

LE VOYAGE DE BOULIFA AU MAROC

D'APRÉS SON JOURNAL DE ROUTE

(Bled es-Siba, hiver 1904-1905)

par

Ouahmi Ould-Braham

 

Les étapes du voyage ( Demnat et région seulement )

 

Cliquez pour un accès directe à l'étape

                                                                

 

Qui est Said BOULIFA ?

  

    Si-Said Boulifa : professeur pour les langues arabe et kabyle à la « section spéciale » de l‘École normale primaire de Bouzaréa et répétiteur pour les dialectes berbères à l’école supérieure des lettres d’Alger, a été adjoint à la deuxième mission du marquis de Segouzac en 1904-1905. Ce voyage maro­cain lui a permis de rapporter un certain nombre de documents qui ont donné lieu à deux publications: un ouvrage et un article dans le bulletin de la société asiatique. Ces faits sont suffisamment connus des berbérisants - comme il est connu que l'auteur du "Recueil de poésies kabyles" a tenu son journal de bord lors de son périple dans le Sud-Ouest marocain, oeuvre qui est malheureuse­ment resté à l’état de manuscrit.

 

Jean Déjeux a, Le premier, signalé dans son dictionnaire bio-bibliographique consacré aux écrivains francophones du Maghreb (dans sa notice relative à Boulifa) l’existence de ce journal en donnant les indications exactes du titre et du volume, mais c’est Salem Chaker, quelques temps après, qui a confirmé l’existence véritable de cette oeuvre en en publiant une dizaine de pages d'après un cahier autographe mis à sa disposition par les héritiers du pionnier berbérisant kabyle.

En suivant notre voyageur d'une manière anecdotique et pas à pas dans sa pérégrination. on peut partager son enthousiasme et ses inquiétudes; de plus., on ne manquera pas d'être frappé par toute une imagerie marocaine dont les faits saillants ne manqueront pas d'être soulignés ici. Puis vont venir s'ajouter quelques réflexions, avec en filigrane les retombées virtuelles de cette oeuvre inédite.

 

   III - DE MOGADOR À DEMNAT : ... TAGLAWOUT

 

   Le 4janvier, après une nuit fiévreuse pour Boulifa, ils reprennent le chemin, avec un guide car ils doivent traverser le territoire des Seraghna,  en révolte contre leur qaїd. Avec le froid, la marche quotidienne, Boulifa a les pieds qui se couvrent d’engelures. Après la plaine fertile des Zemran, ils abordent les flancs de la montagne, qui appartiennent aux Iglioua  (Glaoua), et parviennent à Boutazart où se trouve une grande ferme-bordj. Puis ils touchent aux terres de la Zaouia des nacirya, qui jouissent d’une grande influence religieuse.

 

Dans le lit de l'oued Tassaout, ils admirent un magnifique champ d’oliviers, Azemmour Bouâchiba, entretenu par des israélites au service de la zaouia. Le chemin conduit au fond de la rivière et les hommes ont de l’eau jusqu’aux genoux. Une fois l’oued traversé, ils sont face à la Zaouia de Taglawout, mais ne peuvent s’y installer à l’intérieur, faute de place leur dit-on. Le manque d’hospitalité à leur arrivée est réparé par la visite du premier serviteur du Moqaddem avec un peu de nourriture et la garantie d’une protection de dix hommes. Cette zaouïa des Ait ou Naçer de Taglawout n’a pas d’autres religieux que les chefs, et la renommée de sa sainteté en fait un établissement religieux assez riche.

Le 5  janvier, Boulifa consigne quelques réflexions sur la façon dont la zaouïa s’enrichit aux dépens des faibles, sous les apparences de la charité, puisque les Naceria ont une main d'oeuvre à bon marché en offrant le gîte et la nourriture aux familles descendues de la montagne et aux esclaves de l’oued Dra en échange du travail des terres; puis Boulifa reprend la description du trajet qui les mène de Taglawout à l’étape suivante. Quittant une région fertile, sillonnée de Targa (saguias) et riche en arbres fruitiers, ils traversent un ravin, celui de l’oued Tidili, croisent une bande de Derqaoua, reconnaissables à leurs turbans verts et à leurs guenilles, puis suivent un chemin en territoire glaoui, qui leur permet de contourner celui des Seraghna révoltés. Ils aperçoivent la meh’alla, destinée à réprimer l’insurrection, puis un bordj-ferme où réside le khalife Jakir, chargé d’administrer une partie des Infedouak.

De retour sur le chemin du territoire Infedouak, ils découvrent, en sortant d’un bois d’olivier, une haute bâtisse (maison) appelée Tigmmi n  Jakir du nom du khalife. Ce type de château fort qui rappelle ceux du Moyen Age européen se rencontre souvent dans les environs de Demnat. Ils se retrouvent au pied de la montagne près de la plaine des Seraghna appelée: h'madna, plaine limitée au nord-est par la chaîne des Intift ( N'tifa ) qui se soude au Moyen-Atlas et s'étale jusqu’au pied de Demnat. Au pied de la montagne, la région change d’aspect; avec l’aridité subsistent seuls le jujubier, le palmier nain. Enfin, ils atteignent Demnat au fond d’une cuvette encadrée de montagnes d’est en ouest. Boulifa cherche à travers le paysage et les habitants des ressemblances ou dissemblances avec la Kabylie: « Dès notre entrée en territoire Demnati, j’ai eu la sensation de retrouver dans ce coin du Maroc, tant par le site que par la flore, un paysage kabyle. » Demnat est une petite ville à moitié en ruines, avec des constructions en pisé.

Ils campent hors des murailles, informent le qaïd de leur arrivée et demandent la mouna traditionnelle. A partir de ce point du voyage, l’enthousiasme de s’aventurer dans des terres jusqu’alors inconnues est clairement manifesté. La carte laisse en blanc tout l’est de Demnat.

 DEMNAT

 

        La caravane est cordialement reçue, d’autant plus que le chérif ( accompagnateur de Boulifa ) joue parfaitement son rôle de prince saharien. Le 6 janvier, un vendredi, jour de dévotion des musulmans et de toilette pour les chérifs, Saïd Boulifa et René de Segonzac se font raser la moustache et la barbe à la mode marocaine. Pendant que Moulay Hassan ( l'accompagnateur )  se rend à la qasba pour faire la prière et annoncer au qaïd le prochain départ de la caravane en direction des hautes régions de l’Atlas, du côté de la Melouya, faisant croire à une mission auprès du représentant de la zaouia d’Ah’ençal, René de Segonzac et Saïd Boulifa visitent Demnat, dont les remparts en pisé sont endommagés mais dont les alentours sont verdoyants, avec quelques carrés de luzerne.

Demnat a une histoire très secouée depuis quelques années. En I884, à la mort du sultan Moulay Hassan I , la tribu des Seraghna tenta d’envahir la région. Le qaïd de l’époque, El haj Djilali, les repoussa dans la plaine. Son Mellah ressortit saccagé et fut reconstruit en bas de la ville. La puissance et le succès de Djilali fit des jaloux et provoqua son assassinat en 1904 par le Demnati Ssi Nacer Ben Lefqih, de la famille des Ait Oumghar. Ce crime fut suivi d’envahissement, de pillage et de destruction, en particulier de la qasba. Son successeur Ssi El Madani, qaïd Leglaoui, a étendu son territoire jusqu’au massif de la montagne Rat. Ce qaid n’ayant pour concurrent que son voisin à l’ouest, c'est à l'un et l’autre qu’ils auront affaire dans le Sud. La ville entièrement bâtie de maisons en terrasse. vit de l’industrie et du commerce, et est très renommée pour l’art de la poterie. On indique à Boulifa la présence de ruines berbères anciennes, sur les hauteurs à l’est de Demnat,

IV - De Demnat à Melouya  : Zaouit n' Ait Mh’and

 

          Deux guides de Demnat les accompagnent pour traverser l‘oued m'hacer de la fraction des Ayt Ouaoudanoust . Dans cette région, il se croit en pleine Kabylie. Le samedi 7 janvier après avoir adressé leurs condoléances au qaid El-hadj Moh’ammed  pour la perte de son fils, ils quittent Demnat dans la matinée. Sur la rive de l’oued m'hacer, dans le territoire des Ait Ouaoudanous, poussent des figuiers, des amandiers, des noyers, des grenadiers. Au sommet des chaînons, la végétation consiste en une sorte de ficus, le tikiout, dont l’abeille fait un miel délicieux. L’herbier de Boulifa se poursuit avec des nouvelles découvertes. ils laissent sur leur gauche les Ait Majdhen, entrent chez les Ait Ikroul et débouchent dans la vallée de Tassaout. Le mulet qui porte la provision de sucre a de l’eau jusqu’au dos, entraîné par le courant de la rivière. Pour atteindre la zaouia des Ait  Si Mh'and, située à 50 mètres de la rive droite, ils doivent tracer à la pioche un nouveau sentier pour que les mulets, chargés de cantines renfermées dans des chouari, puissent passer. Une fois le camp dressé derrière la zaouïa, Saїd Boulifa demande à ce que son dîner et celui de René de Scgonzac soient servis dans leur tente, pour qu’ils puissent se tenir à écart des questions embarrassantes des chefs de la zaouia. Il s’agit d’éloigner les curieux de la vue des appareils photographiques et des instruments astronomiques.

Bou'anter

 

     Le 8 janvier après un déjeuner copieux de h‘rira, suivie de h‘erbar (  blé écrasé bouilli dans de l’eau salée, arrosé de beurre rance), ils font l’ascension de la montagne jusqu’à une plate-forme nommée Tamadhout, puis de là grimpent sur les flancs boisés de ciste et de thuya de l’Asedrem, et débouchent sur un plateau où, conservant la direction nord-est, ils parviennent à la zaouïa de Bouanter, située dans une petite vallée faisant face à la chaîne des Intift. A peine installés, les Ait Tikhleft leur donnent un accueil proportionnel à la réputation du chérif et viennent leur demander protection, se privant pour offrir une ration d’orge aux bêtes ou quelques morceaux de sucre. Ces gens ont le type berbère tant au physique qu’au moral, selon Boulifa. Farouches au premier abord, ils se révèlent très serviables.

Les voici, le lundi 9 janvier, qui touchent à l’inconnu, cette partie de la carte laissée en blanc. Ils ne peuvent quitter Bouanter avant midi, car Moulay Hassan ( l'accompagnateur ) doit prodiguer ses bénédictions et des amulettes en tout genre aux habitants qui le prennent pour le fils de Ma-laїnin. Reprenant leur route, ils atteignent la vallée appelée Tirsin, très sèche, puis derrière un petit mamelon, la source de la rivière qui irrigue la plaine des Ait Majdhen. Après la traversée d’un bois, ils s’engagent sur le terrain appartenant aux habitants de Tagella, point d’origine du plateau des Inkettou. Ils s’installent au rond d’une cuvette appelée Timchegdhan. Non loin se tient un mellah, d’une trentaine de familles israélites sous la protection des Ait Tagella. Par sa situation, Tagella sert de jonction entre le Blad Makhzen et le Blad Essiba.

La bâtisse qui figure à Tagella est un spécimen de la vraie tighremt berbère, une petite forteresse en maçonnerie rappelant les châteaux forts médiévaux, Boulifa est toujours impressionné par ces bâtiments moyenâgeux. Les Ait Tagella, qui vivent de leur troupeaux et de la culture des céréales, disent faire partie de Imazighen du centre de l’Atlas, Ils ne parlent que le berbère.

Les femmes pauvrement vêtues sont à visage découvert. Les règles du mariage sont peu prés les mêmes que celles des Kabyles du Djurjura. Mais Boulifa est étonné de l’« ignorance» des habitants car on lui avait parlé des Intift comme de gens lettrés, grâce à leur nombreux établissements d’instruction, en particulier celui de la zaouia Tanaghmelt.

La réception est vraiment la même qu’à Bouanter mais un guide les accompagne pour les protéger et les introduire chez les Ait Meççad. Ce guide, agit comme autrefois en Kabylie, gardien qu'il fait respecter; il sera la seule protection sûre d’un point à un autre.

 Ait Meççad: Zaouia des Ait Ikhelf

 

         Le mardi 11 janvier, après le déjeuner et la consultation médicale octroyée par le chérif, notamment à un notable impuissant, ils repartent accompagnés d’un guide protecteur qui doit les introduire auprès des Ait Meççad. A deux kilomètres, ils débouchent dans la vallée de Moudha, passent prés d’un puits où les femmes font la lessive, sans se dérober leurs regards. Après avoir escaladé un contrefort, ils traversent une plate-forme boisée, lieu de pâturage où abondent le chacal et le sanglier, et où l’on rencontre parfois la panthère (aghwlas), puis arrivent sur le plateau des Ait Meççad, trés aride. Les Ait Meççad comportent plusieurs fractions, dont les Ait Ikhlef chez lesquels ils campent ce soir-là. Ils sont reçu par le fils du moqaddem, tous les hommes étant à une réunion provoquée par une dispute entre Ait Ikhlef et Ait Abd Ellah, après le vol de trois mulets. Des notables de Tagella sont présents à la réunion des Ait Meççad; ce spectacle rappelle à Boulifa la question des çoffs, aussi vivace dans certaines tribus du Djurdjura qu’en Blad Essiba.

Selon Boulifa, le mal vient essentiellement du caractère berbère, de son esprit excessif belliqueux et épris de liberté individuelle. Cette question des çoffs, précise Boulifa, a été traitée par Masqueray et par Hanoteau. L’arrêt du campement chez les Ait lkhlef est peu remarqué à cause de cette absorbante réunion. Le chemin qu’ils souhaitent prendre pour Ahençal s'avère trop difficile, les Ait Meççad leur en indiquent un autre.

Ait Bouzid : In Gert

 

          Mercredi 11 janvier, sur le conseil des Ait Meççad, ils passent par la vallée de l'oued La'bid pour atteindre Ahençal. Après avoir aperçu une belle tighremt, propriété de la famille Ait Imelouan, ils récitent une fatiha près de la tombe d’un saint, Sidi Mh'and, pour solliciter sa protection. Puis leur chemin oblique vers le Nord. Comme souvent, Boulifa est impressionné par les petits châteaux forts berbères qui excitent son imagination et lui font défiler l’histoire des Berbères et ceux du Maroc sont les plus raffinés, à ses yeux.

Ils traversent un plateau où paissent des troupeaux appartenant aux Ait Iferdhen, fraction des Ait Ouboudid, et arrivent chez les Ait Bouzid, en un mamelon d’où ils découvrent la vallée de l’oued La'bid, qui coule au fond de la cuvette de Ouaouizeght. Sur le trajet, le chêne est l'arbre le plus répandu. Après avoir touché le territoire des Ait A'tab, ils rejoignent celui des Ait Bouzid. Le guide veille sur eux comme sa propre personne: « Car l’étranger en Blad Essiba est comme un objet recommandé que les tribus se passent de mains en mains pour le faire arriver à destination. »

A In Gert, le guide leur fait dresser le camp près d’une tighremt, construite en pierre et flanquée de quatre tourelles. Chez les Iferdhen, Said Boulifa a remarqué une autre sorte d’habitation, cahute presque souterraine, adossée au flanc de la montagne semblable à celles de certains villages du Djurdjura. Les échos d'une fusillade leur parviennent de Ouaouizeght, où l’on se bat depuis huit jours entre Ait Bouzid et Ait Atta. Amener les deux ennemis à suspendre les hostilités pour laisser passer la caravane parait bien délicat aux yeux de Boulifa. Ils sont reçus avec froideur par le chef des Ait Bouzid.

Ouaouizeght : Ait Ali ou Mh’and

 

             Le jeudi12 janvier, deux guides vont les mener chez les Ait Ali ou Mh'and, famille maraboutique, neutre dans ce conflit entre Ait Bouzid et Ait Atta. Comme le craignait Boulifa, les luttes intestines vont les obliger à modifier leur parcours. Partant de la tighremt du qaid H’eddou, ils passent en coupant un ravin profond, le Tafraout n Ourzar, puis se trouvent sur un coteau, Taghrout N'ait A'llouy, au sol calcaire et de grés rouge. Les petits champs d’orge sont perdus en raison des gelées. Au bas de la côté, ils traversent l’oued Asemsil N'ait A'llouy, qui va se jeter dans l’oued la’bid, et rencontrent un petit berger qui pousse ses bêtes pour les dérober à leur vue, puis crânement allume un feu. Les guides le rassurent. La région de Ouaouizeght est déserte par ces temps de guerre, et aride. Arrivés chez les Ait Ali, ils leur font part de leur projet d’atteindre la zaouia d'Ahençal. Les Ait Ail ne peuvent leur être d’aucune utilité, car ils sont ennemis des tribus voisines, mais une djemâa est convoquée pour décider des moyens à employer pour les introduire chez les Ait Atta. On les engage à diriger leurs pas vers une succursale de la zaouia d'Ahençal, sur la rive gauche de l’oued La'bid.

Said Boulifa note quelques informations sur les Ait Bouzid chez qui le déroulement du mariage est différent de ce qu’il a observé jusqu'ici. Le jour de la noce s’organise un véritable simulacre de vol de la jeune mariée. Le jour du mariage le jeune homme attend dans un lieu tenu secret que le rejoigne sa jeune fiancée, enlevée par des amis; alors, il fait acte d’époux et lorsqu’elle rentre chez ses parents, le mariage est consommé malgré eux. Ensuite, vient la cérémonie. La tribu des In-Gert a aussi une particularité qu’il n’a pu élucider : ils ne mangent pas de viande de bœuf.

Ait Ish’a Ousoummour : Tif-ghioul

 

           Le passage d’une tribu à une autre est bien délicat en temps de guerre, bien qu’introduits par un guide. La protection, pour être efficace, doit émaner d’une collectivité, taqbilt, fraction ou tribu. Le 13 janvier, la tajma3t a donc désigné quatre membres pour accompagner la caravane jusqu’à la frontière des Ait Atta en espérant que ceux-ci acceptent de la recevoir, sans quoi les Ait Ali seraient obligés de venger cet affront. La mise en route de la caravane provoque l’alerte, et la voilà bientôt entourée de 50 fusils, ceux des Ait Khijan, tribu voisine et amie des Ait Ali. Les guides s'étant fait reconnaître, les Ait Khijan décident de leur faire escorte. Ces guides vont au devant, parlementer avec les Ait Atta. Comme les émissaires ne reviennent pas, des hommes (Ait Khijian) leur font signe d’avancer quand même, ce qui est imprudent avant le retour des parlementaires. En fait, ils réussissent à traverser Ouaouizeght grâce à une accalmie, leurs adversaires s’observent sans attaquer. En fait, que reste-t-il à Boulifa le linguiste berbérisant durant ce voyage? Il lui reste, comme il en convient lui-même, à se rendre utile. A observer aussi et à noter quelques petites choses sur la vie de ces montagnards comme par exemple remarquer leur attitude religieuse: « Encore une fois, je m’aperçois que ces terribles montagnards sont peu touchés par les tares de la religion : superstitions et pouvoirs surnaturels. S’ils aiment et respectent leur marabout, c’est plutôt par tradition, par devoir social que par croyance et par bigotisme. » Des séjours courts et une grande méfiance l’obligent a une sérieuse réserve et une grande discrétion.

Enfin, remis aux Ait Atta, ils sont conduits dans une région montagneuse, sur la rive gauche de l’oued  La’bid, par l’un d’eux. Ils rencontrent un groupe de 400 hommes et craignent de ne pouvoir aller plus avant, mais sont finalement reçus chaleureusement par les Ait Tif-ghioul dès qu’ils apprennent la qualité du chérif.

Ait choukhman ( Tabarouchth )

 

         Leur itinéraire se poursuit ce 14 janvier, parallèlement l’oued La’bid, vers L’est, pour atteindre les territoires des Ait choukhman où se trouve la zaouia de Sidi Moh’ammed Ahençal. Le matin, le combat doit avoir lieu et l’on entend des détonations au loin, Mais maintenant, après les émotions éprouvées chez les Ait Meççad, les voilà un peu aguerris, moins inquiets de leur devenir, mais toujours soucieux du climat, et craignant d’être bloqués par les neiges. Avant le départ, les Tif-ghioul organisent une quête en l’honneur du chérif et de la caravane et chaque guerrier, vêtu de guenilles, y va de son obole, Le chérif, jouant parfaitement son rôle, récite la fatiha de bénédiction. La renommée du marabout Ma-Lainin est telle que celui qui se prétend son fils peut se faire respecter. Mais les Ait Isha, jaloux de leur montagne, ont tôt fait d’amener ces étrangers, si respectables soient-ils, chez leurs voisins, les Ait choukhman, à la succursale de la zaouia Ah’ençal.

Le chemin, vrai sentier de chèvre, contourne le mont Bouallamen, lequel se continue par une chaîne appelée Tagendoufth où se trouvent de nombreuses ruines. Said Boulifa se plaint de ne pouvoir récolter autant de renseignements qu’il voudrait, car leurs questions doivent rester prudentes et leurs gestes limités ( pas question d’exhiber un carnet de notes). Ils débouchent sur un plateau nommé Igherrar, où poussent des chênes à glands doux, dont se nourrissent les gens du crû en période de disette, La vallée de l’oued Labid, qu’ils remontent, est triste et pauvre; elle est peuplée de quelques pasteurs. Avant de traverser le ravin de Tagnarouth, ils aperçoivent sur le flanc qui leur fait face Tabarouchth, où les guides pensent les faire camper. Au bas de la côte, ils remarquent l’emplacement du marché hebdomadaire où, à leur arrivée, le mauvais temps et la froide réception qui leur est réservée les rendent de triste humeur.

Succursale de la zaouia Ah’ençal

 

          En quittant Tabarouchth pour une autre étape, ils s’engagent dans un ravin où « pour la première fois, nous avons cru être réellement trahis par les trois guides». Celui des Ait Isha leur inspirait déjà peu confiance, ils se font également accompagner de leur hôte qui insiste;  or, dans le ravin, les guides disparaissent tous les trois dans la broussaille. Mais ce n’est qu’un effet de leur imagination, car les guides réapparaissent bientôt, après avoir trouvé un passage praticable et s’être fait annoncer aux habitants d’un lieu nommé Ait Khouia, Après un certains temps, ils reviennent en annonçant qu’ils se sont présentés aux habitants pour donner de l'aide. Mais Boulifa soupçonne qu’il y a peut être eu intention de les tromper. Cependant: « Tant que ces braves primitifs ne voient en nous que des musulmans et qu’ils continuent à nous accorder des guides, je ne pense pas à une trahison possible de leur part ». Le préjugé à l’égard du « primitif» est la réaction première de Boulifa face à ces gens qui vivent dans l’Atlas, mais il ne faut pas voir là une simple question de mépris; s’il se dit entouré de gens simples, bêtes et méchants, — comme si ces trois épithètes ne pouvaient qu’être solidaires — c’est pour montrer sa distanciation face à ses frères Berbères.

Saïd Boulifa ne cesse de recommander aux muletiers prudence et patience, car ils auraient vite fait d’être égorgés si les guides apprenaient le but réel de la mission. Réduit à la fonction de chef muletier, il est tout de même heureux de visiter ce pays inconnu.

Un peu plus loin, ils repèrent un groupe d’habitations particulières près duquel se trouve la zaouia qu’ils vont atteindre. Ces habitations sont des cabanes presque souterraines, couvertes de terre, ou quelques tighrmin dont les murs sont en double, en pisé à l’intérieur et en maçonnerie à l’extérieur; De ce hameau se distingue la zaouïa prés du torrent,

La première partie de leur itinéraire est donc accomplie. Mais du fait des rigueurs de l’hiver, ils ont renoncé a atteindre la zaouia-mère Ah’ençal, préférant se diriger vers sa succursale, celle de Sidi Moh’ammed Lhoussain.

Il leur faudra donc traverser la région tumultueuse des Ait choukhman. L’itinéraire qu’ils auraient pris pour aller à la zaouia-mère leur aurait permis de déterminer les sources de l’oued Labid, d'Abençal et de Tassaout, et de connaître le nom des tribus du centre de l’Atlas.

La neige menace de bloquer en pays Ait choukhman où ils risqueront d’être découverts. D’après Boulifa, les habitants sont très vigilants. Longue digression sur l’influence politique de Ma-Lainine non seulement sur le Makhzen, mais aussi dans les affaires de l’empire chérifien : le sultan Moulay Abd el-Aziz, est dirigé par les conseils perfides de la zaouia de Ma-Lainin et de celle des Kettania .

A l’habitude, cette analyse des événements s’accompagne de conseils sur ce qu'il faudrait faire pour enrayer Ma-Lainin et les tribus pillardes nomades du Sahara: « je préconise la prise immédiate des points de Tin-Douf et de Chenguetti, seul moyen de couper court aux intrigues néfastes de Ma-Lainin dont les agents prêchent ouvertement tant au Maroc qu’au Sahara, non pas la Guerre Sainte mais la résistance contre tout ce qui est européen».

Lors d’une discussion avec leur guide Hançali, ils se croient démasqués, car celui-ci s’indigne de ce que des Européens déguisés en musulmans parcourent le Mor’reb Mais il n’en est tien.

 

( Les Berbères donnent le nom de "Adrar n oudern"  ou "Adrar n dern" a l'Atlas, en raison de l'abondance de la variété de chêne "Adern".)

Ait Boulman

 

         Le chemin qui suit toujours l’oued Labid est de plus en plus lent, difficile, et triste dans ces montagnes déchiquetées à cette époque de l’année. La seule présence humaine, ce sont deux toiles de tentes de bergers, en poils de chèvre. Le chérif Hançali les quitte une fois arrivé au troisième chaînon en partant de la zaouia. La vallé des Ait Boulman, où coule la rivière appelée Taria Naît Boulman ou N'barra, reçoit les eaux du flanc nord du djebel Chitou. les Ait Boulman sont très hospitaliers et les reçoivent le 16 janvier pendant une fête de leur village. Les pauvres rappelaient les riches au respect et à 1’application de la coutume locale (selon le Azerf, les riches doivent assistance aux déshérités ) .

La fête s’accompagne de danses et du chant de l’ahidouss: une espèce de rondeau à une ou plusieurs voix. Le chant d’un homme s’adresse à une femme et exige une réponse. Said Boulifa ne comprend que quelques mots et, « n’ayant ni le temps ni les moyens de recueillir ces chants populaires, écrit-il, j’en fais mon deuil.» Est-ce que Boulifa s’est totalement résigné ne pas exciter sa discipline? Son abandon peut paraître léger... La langue, le tamazight, est, pour Boulifa, parlé là avec un accent peu agréable car traînant ( il note quelques modifications de la langue: la préposition dar remplacée par ghur, le son "g" s’adoucit en "i". exemple argaz = ariaz). Le tatouage excessif des femmes ne lui plaît guère, mais il retrouve bien socialement le statut et l’influence de la femme berbère, aussi important ici, sinon plus, que celui de la femme kabyle.

Le 17 janvier, ils parcourent l’étape intermédiaire avant d’arriver chez les Ait Abdi, pour reposer les mulets. Dans cet endroit désert, boisé de chêne-liège, ils se régalent des galettes préparées par une femme des Ait Boulman.

Thangarfa Naït Abdi : Thasrafth

 

           Ils rencontrent des bergers qui, dans ces hautes régions, ne quittent leur terre que pour des hivers trop rigoureux. La veille, ces pasteurs intrigués par la présence des tentes des nouveaux venus s’approchent de ces derniers pour s'informer du sujet de leur visite; ils ont été rassurés par Sidi Elhousein Ahençal qui, fier de sa montre, cadeau du chérif de la caravane, ne cesse de vanter la sainteté de Ma-Lainin et de sa famille, à laquelle il attribue une généalogie commune à celle des Ait Ouhançal. Ainsi, le pseudo-fils de Ma­Lainin, chérif de la caravane, passe-t-il aux yeux de ces montagnards pour un frère. A l’abri des soupçons, la caravane traverse sans encombres les régions inabordables. Saïd Boulifa se réjouit de la protection de Sidi El H’oussayen, en l’honneur duquel les bergers égorgent un mouton. Avec lui, le coeur des habitants réputés pour leur férocité s’adoucit; seul le mauvais temps reste une menace pour la caravane qui a essuyé son baptême de neige dans la nuit du l7 au 18.

Ce mercredi 18 janvier au matin, tout lui semble féerique, avec les crêtes blanches de neige autour d’eux, Leur voyage est couvert par cette protection bienheureuse du chérif. Après l’étape de Tanoudhfi, ils continuent à remonter le ravin et sortent difficilement de la partie encaissée. Le chêne est peu à peu remplacé par le cèdre. Remontant la vallée le la Taria N'ait Boulman, ils entament ascension du mont Tingar par le versant sud et découvrent à son sommet un paysage enchanteur; Parmi le chaos de montagnes, ils remarquent  le massif d’Ighounayn, au pied duquel se trouve la zaouïa mère d’Ah’ençal. Pris pour des Imoudjahadin, guerriers allant se mettre au service du prétendant Moulay Moh’ammed, ils ne démentent pas car dans ces régions, en plein territoire des Ait Abdi, il est prudent de se déclarer adversaire plutôt que partisan du Makhzen.

Du massif Ighounayen sortent, paraît-il, l’oued Labid et l’oued A’hençal surnommé l’oued Anergi. Les voilà maintenant à deux étapes de la Melouya . Depuis le col d’Afoud n tinger, ils sont en plein territoire des Ait Abdi.

Au tiers du vallon, quelques traces d’un petit village restent sans pouvoir expliquer et justifier sa disparition. Peut-être à la suite d’un passage des troupes du Makhzen, mais comment auraient-elles pu atteindre cette région? On peut vraisemblablement rattacher cet événement au passage de Moulay Hassan se rendant à Tafilalt. Cette incursion est ancrée dans le souvenir des habitants de la région.

Ils passent le col d'Agerdh n Ouadhou pour déboucher dans une vallée qui s’élargit : Thasraft N'ait Amh'aouch dont les habitants se disent Ait Boudrar. Le campement est dressé à 30 mètres de Tasrafth, village de 150 feux, qui les a cordialement servis. Le seul qui doive se "déguiser" est le marquis de Segonzac qui s’enduit le visage, les jambes les bras de henné. Malgré cette apparence, il est préférable d’éviter qu’il soit directement interpellé

Bou-Farda

 

      Il leur reste deux étapes pour rejoindre la vallée de la Melouya. En quittant Tasrafth, ils entrent ( jeudi 19 janvier ) dans une région dominée par le marabout Sidi Ali Amh’aouech. Là, ils essayent de trouver une personne qui les accrédite auprès de cet homme, L’amghar, chef de la fraction et cinq notables, sont désignés comme guides jusqu’à la zaouia d’Aghbalou. Boulifa évoque la question du prosélytisme de l’islam qui a peu de succès auprès des Berbères. Ceux-ci restent en effet, par leur indépendance affirmée, plus fidèles à leurs traditions. L’organisation administrative étudiée ne diffère pas de la Kabylie d’avant 1857.

 

C’est par cette étape que s’achèvent les notes de voyage de Boulifa auxquelles une conclusion d’ensemble fait évidemment défaut, tout comme il manque ici la relation du chemin de retour.

 

Source : " Études et documents berbères " N° 12 - 1995 , Édition Edisud , pp . 35- 105

 

Tanemmirt i gmatnegh  L.OUBERKA

 
   

 

© Copyright Association ANARUZ - Demnate -Maroc 2956 / 2006